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BANGKOK, Thaïlande – J'avais découvert ça en Chine l'été dernier : pour bien manger, il faut aller au resto du « vrai monde », là où il n'y a pas de fourchettes. Que des baguettes.
À Bangkok, j'ai inventé un critère de plus. Pour bien manger, il faut manger dehors. Dans la rue. Sur le trottoir. Le « vrai monde » de Bangkok ne met jamais les pieds dans un resto mais mange sur le trottoir du « street food » cuisiné avec amour dans des petits kiosques ambulants.
Ça adonne bien, je suis habitué d'être sur le trottoir. Le trottoir de la rue Frontenac, je veux dire.
À Bangkok, je mange sur le trottoir de la rue Soi Rambutri. Une petite ruelle tranquille, dominée par les piétons, les chats et les sacs à dos. On se trouve en plein quartier des backpackers, près de Khao San Road.
Le long de la rue Soi Rambutri, il y a plein de bars et de restos décorés comme des temples, avec des chandelles et des statues de Bouddha partout. Bien joli, mais si vous venez ici pour manger, vous serez terriblement déçus. Et pauvres.
La meilleure bouffe est dans la rue. Pour 1,00 ou 1,50 $, vous savourez un authentique riz frit au poulet, un curry de crevettes au coco ou une soupe aux nouilles et au porc. Miam miam. Avec une bonne grosse bière Chang achetée au dépanneur 7-Eleven, on se croirait dans un cinq-étoiles.
Oui, vous avez bien lu. On peut boire de la bière dans la rue ici. Sans cacher la bouteille dans un sac de papier brun. Et sans se faire arrêter par la police. Incroyable, quand même ! On n'arrête pas le progrès.
Sweet Home Alabama
On n'arrête pas le progrès, mais faudrait peut-être le ralentir un peu, ici, le progrès. Il va trop vite. Parfois pour le meilleur, souvent pour le pire.
Dans Khao San Road, le progrès s'appelle Ronald McDonald, Starbucks, Burger King, Poulet frit Kentucky. Jadis repaire de la bohème, Khao San Road devient un chaos sans retenue, une orgie commerciale où les vendeurs de guidis rivalisent avec les marchands de cossins et les refileurs de patentes à gosse.
On est en Thaïlande ici ? Où ça ? Au McDo, ma blonde me fait remarquer que la publicité sur le mur montre deux jeunes Asiatiques à la peau bien blanche et aux yeux juste un peu bridés. Presque de bons Américains, en somme.
La radio crache à tue-tête un remix de Sweet Home Alabama. L'affichage est très majoritairement en anglais. « Staff Only », peut-on lire sur une porte. Si j'étais un client thaïlandais du McDo, je ferais un détour pour ouvrir cette porte. Staff Only... On est à Bangkok ou à Kansas City ?
Ah oui, le Big Mac. Il goûte comme chez nous. Aussi dégueulassement bon.
La fin d'une époque
Là, je vous parle du « vieux » Bangkok, où subsiste encore un zeste d'Asie. Mais roulez 20 minutes en touk-touk – ce taxi à trois roues qui fait plus de bruit qu'un tracteur et plus de fumée qu'une raffinerie de pétrole –, vers le centre commercial MBK ou au World Central Plaza, et vous débarquez en plein Manhattan.
Comme les Chinois, les Thaïlandais ont l'obsession de la « modernité » pour prouver au monde entier qu'ils sont capables de briller comme un sou neuf, eux aussi.
Je suis ici depuis une petite semaine, mais j'ai déjà l'impression d'assister à la fin d'une époque. Et au début d'une autre ère, celle du «progrès».
J'espère juste que le progrès épargnera le petit marchand de riz frit de la ruelle Soi Rambutri.
Photo: Chaos sur Khao San. © Marco Fortier
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