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Allez, on va se promener avec le «vrai monde» de Bangkok, loin des touristes qui commencent à me taper sur les nerfs.
On marche 10 minutes jusqu’à la rivière
et nous voilà dans un bateau-bus sur le Chao Phraya. Comme le métro,
mais sur l’eau. Prix du billet pour un voyage illimité d’un bord à
l’autre de la ville: 13 bahts, même pas 50 cents. Ça fait du bien, on
oublie les taxis qui essaient tous de nous arnaquer depuis un mois.
On débarque près de Wat Pra Kaew, le
plus grand temple de la ville. On crève de chaleur, l’asphalte semble
fondre sous nos semelles. Derrière un mur de béton blanc, une musique
naïve, maladroite. Des percussions. Un chant. On entre. Un petit temple, le Lak Meuang. Une secte animiste mêlant Bouddha et d’autres divinités très anciennes.
Sur une scène, à gauche, un travesti
fait des sparages* au son de la musique. Il porte une espèce de jupette
multicolore et un casque doré orné d’une fleur rose. Ça brille, ça
flashe. Une belle jeune femme l’accompagne. Les musiciens s’exécutent à
droite de la scène, en retrait.
Une poignée de spectateurs suit
attentivement le numéro, qui semble tiré d’un mauvais concours
d’amateurs très tard le soir (il est pourtant 3 heures de
l’après-midi). Je ne connais rien là-dedans, mais les «artistes»
semblent adapter de façon très personnelle un numéro scripté par des
siècles de tradition.
Une ambiance vaguement granole se dégage
des lieux. Une joyeuse nonchalance. Un air de liberté. Un certain
plaisir. Je ne serais pas surpris de voir circuler un gros pétard.
Nous entrons dans le premier des trois
temples de la secte. Une douzaine de fidèles prient en silence, assis
par terre, entourés de dizaines de petits Bouddhas dorés. Des matantes
et leurs ados. Un petit mononcle. Bien mis, chemise propre, repassée. En entendant Marianne et Émilie papoter,
les gens se retournent et nous sourient. Ils nous demandent
spontanément de se faire photographier avec nos filles. C’est comme ça
depuis un mois: les Asiatiques veulent tous se faire prendre en photo
avec les deux petites «jumelles» (qui ont deux ans de différence) à la
peau blanche et aux yeux bleus et verts.
Même qu’elles commencent à se prendre pour des stars, les filles.
– Mais on EST des stars, papa, me lance Marianne en soupirant.

«Exotisme» et «dépaysement»Au fond, à droite, les stars de la rue
Saint-Gérard voient les fidèles se recueillir à tour de rôle devant une
sorte de Bouddha guérisseur: quelques mots chuchotés, à genoux, les
mains jointes, puis ils brandissent le personnage à bout de bras, comme
une coupe Stanley** de plâtre.
On se sent loin de chez nous. C’est
«exotique». Marco chez les Papous. Mais dans le fond, un Thaïlandais
qui débarquerait à l’oratoire Saint-Joseph pourrait pondre un récit
similaire: les béquilles à l’entrée, les madames qui montent les
marches à genoux, les chants liturgiques, les cloches, bla bla bla...
Je n’ai jamais mis les pieds à
l’oratoire Saint-Joseph et ça ne figure pas dans mes projets immédiats.
Mais qu’est-ce que je fous dans un temple animiste à Bangkok, nom d’une
pipe? Pourquoi est-ce que je m’intéresse à la
religion des autres alors que je n’ai moi-même aucune fibre religieuse
autre que par curiosité sociologique?
La quête de «l’exotisme». Du
dépaysement. De «l’autre». Après tout, on a fait le tour de la Terre en
avion, c’est pas pour venir parler hockey. Au fait, je viens de lire
sur Facebook que Chicago mène 3 à 2 contre la Flanelle...
Vision divine
Pour les huit prochains mois, je vais
essayer de vous parler de l’Asie en évitant les pièges du missionnaire
en croisade chez les Papous. Oui, je vais vous parler du
temple-animiste-où-un-travesti-danse-avec-un-casque-doré. Ça existe,
j’y étais.
Mais je vais essayer d’aller voir ailleurs, aussi.
Justement, de l’autre côté de la rue,
j’ai eu une révélation hallucinatoire en levant les yeux sur l’affiche:
Au Bon Pain. Une boulangerie française. Dieu existe, je vais aller
faire une neuvaine dès mon retour à Mourial***, promis.
Le sandwich au poulet était exquis. Le double espresso allongé aussi.
Photo 1: La meilleure façon de vaincre les bouchons de circulation: en bateau sur le Chao Phraya. Photo Marco Fortier. Photo 2: Tout le monde veut se faire photographier avec les petites blondinettes aux yeux bleus. Photo Marco Fortier. Photo 3: Des fidèles prient Bouddha dans un temple à Bangkok. Photo Marco Fortier.
* Sparages: danser de façon douteuse. ** Coupe Stanley: En Amérique du Nord, la Coupe Stanley est décernée chaque année par la Ligue nationale de hockey à l'équipe championne des séries éliminatoires. *** Mourial: Montréal.
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