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A propos de l'auteur

Marco Fortier

Marco Fortier est un chroniqueur politique reconnu au Québec. En temps normal, il œuvre pour Le Journal de Montréal, le plus important quotidien du Québec. Mais depuis le 24 janvier 2009, son employeur a décrété un lock-out (ça existe en Amérique!) et a mis 253 employés sur le trottoir. Les journalistes ont répliqué en créant leur propre site d'information sur le Net, Rue Frontenac.com. Marco Fortier a décidé de profiter de ce moment difficile pour réaliser un vieux rêve : faire le tour de l'Asie en un an avec sa femme et ses deux enfants. Il nous a permis de reprendre ses chroniques de voyage sous forme de blog sur LeCoinBio.com


L’être humain du magasin Zen
Écrit par Marco Fortier   
Jeudi, 05 Novembre 2009 12:14

BANGKOK, Thaïlande — La première fois, j’ai été surpris. La cuisinière derrière le comptoir, une fille plutôt jolie, avait une voix bizarre. Une voix de gars.

En fait, la cuisinière était un gars.

On s’habitue vite, parce que c’est partout comme ça en Thaïlande. On croise chaque jour, plusieurs fois par jour, de jolies filles qui sont des gars. Les lady-boys. On jurerait des femmes. Des seins, des formes, une attitude, ces gars sont des femmes, dans leur tête et dans leur corps.

Certains se font enlever le pénis. Certains préfèrent le garder. Les étrangers, ici, ont tous une histoire de gars qui connaît un gars qui a rencontré une belle Thaïlandaise et qui a eu une grosse surprise au lit.

Au-delà du phénomène bien connu des lady-boys, il existe ici une confusion des genres qui ne cesse de m’étonner. J’ai croisé en Thaïlande des catégories d’êtres humains que je n’avais jamais vus en aussi grand nombre ailleurs. La nature humaine dans toute sa splendeur, tout en nuances, en demi-tons, en dégradés subtils.

On croise des gars qui s’habillent en fille. Pas des lady-boys, pas des transsexuels, pas de grande opération, juste des gars qui s’habillent en fille. Rouge à lèvres. Noir autour des yeux. On croise aussi des gars qui s’habillent en gars qui veulent juste avoir un peu l’air d’une fille. Ils portent un ruban dans les cheveux, un t-shirt pâle, ils marchent en se dandinant.

L’ambiguïté sur deux jambes

On croise d’autres personnages, appelons-les simplement des êtres humains, dont on ne sait pas ce qu’ils sont. L’ambiguïté sur deux jambes. Faudrait les voir tout nus. Peut-être que même tout nus, on ne saurait pas.

En passant, une petite précision: vous ne verrez pas de photo de gars-fille dans cette chronique. Je n’en ai pas. Je ne suis pas photographe. Si je voyageais avec Martin Bouffard, Annik Mata Hari ou n’importe quel photographe de RueFrontenac.com, vous auriez sous les yeux des dizaines de photos de spécimens rares à dévorer.

Mais je ne suis pas photographe. Je prends des photos de touriste. À chacun son métier. Alors aujourd’hui, pas de photo.

Bon, c’est réglé. Revenons aux lady-boys.

Je vous assure, c’est très populaire, les lady-boys. C’est mainstream. Ça fait partie de la vie. Ce n’est pas caché. Ils sont partout. L’autre semaine, Bangkok a même accueilli un congrès mondial de lady-boys qui a fait la une des journaux.

Oui, ils sont partout. Je ne sais pas pourquoi. Quelqu’un peut-il me dire pourquoi ça semble si normal d’être un gars efféminé en Thaïlande? Quel personnage ancré très profondément dans la psyché nationale incarne cette ambiguïté omniprésente? Bouddha, peut-être?

Jeu de société

C’est mainstream. Ça fait partie de la vie. Ce n’est pas caché. Ils sont partout. Au magasin Zen, tiens, au World Central Plaza. Une grande dame très maquillée, beau sourire, talons hauts, jupe et tout le kit, distribue des dépliants aux clients. Trop évident: c’est un gars qui s’habille en fille, qui se déguise en fille, et qui sait que les gens savent qu’il est un gars.

Je dis à ma fille de six ans: regarde Marianne, la madame qui t’a donné le papier, c’est un monsieur.

— Ben non papa, c’est une madame.

— Non. Regarde son visage. Regarde ses épaules. Regarde ses jambes. C’est un monsieur. Et ça l’amuse qu’on ne sache pas trop s’il est un homme ou une femme.

— C’est vrai, t’as raison papa! C’est un monsieur habillé comme une femme! Pourquoi il fait ça? C’est fini, l’Halloween.

— Pff… Hum… Bonne question. Je pense qu’il aime ça. Ça le rend heureux. Il a probablement dû chercher longtemps pour découvrir qu’il aime s’habiller comme ça.

Depuis, on a inventé un nouveau jeu: gars ou fille? Parfois, ma blonde gagerait 100 bahts sur « fille ». Moi, 150 bahts sur « gars ».

— Écoute, c’est une voix de gars, aucun doute là-dessus. La mâchoire aussi.

— Peut-être, mais regarde, c’est une fille, ça ne peut pas être un gars.

Dans le doute, j’ai établi une règle: gars.

Un refuge

Pour revenir au gars — ou à la fille, devrais-je dire, enfin, à l’être humain — du magasin Zen, il a l’air content, épanoui. L’être humain du magasin Zen a trouvé du travail dans le service à la clientèle d’un grand centre commercial. Pas dans un bordel au fond d’une ruelle obscure.

Me semble que ça révèle quelque chose de beau dans la mentalité thaïlandaise. Si je ne me trompe pas, en Asie, le collectif passe toujours avant l’individu. La société d’abord. Les différences individuelles ne sont généralement pas encouragées.

L’art tibétain, chinois, sud-asiatique, consiste à reproduire des figures emblématiques de la même façon qu’il y a 3000 ans.

Pourtant, l’être humain du magasin Zen travaille avec le public sans que ça crée de controverse nationale. J’ai même l’impression que la Thaïlande est une destination courue par les transsexuels, un refuge où plusieurs viennent refaire leur vie.

À Ko Chang, j’ai découvert que la Chinoise qui servait notre riz frit au poulet chaque midi sur la plage était un Chinois. Cet homme devenu femme était un être humain anonyme, fade, jeans et t-shirt, jamais un mot plus haut que l’autre. Une femme bien ordinaire. Cet être humain s’appelait Lin.

Lin a trouvé sur une île thaïlandaise un havre de paix où il peut devenir quelqu’un de « normal ».

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