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A propos de l'auteur

Marco Fortier

Marco Fortier est un chroniqueur politique reconnu au Québec. En temps normal, il œuvre pour Le Journal de Montréal, le plus important quotidien du Québec. Mais depuis le 24 janvier 2009, son employeur a décrété un lock-out (ça existe en Amérique!) et a mis 253 employés sur le trottoir. Les journalistes ont répliqué en créant leur propre site d'information sur le Net, Rue Frontenac.com. Marco Fortier a décidé de profiter de ce moment difficile pour réaliser un vieux rêve : faire le tour de l'Asie en un an avec sa femme et ses deux enfants. Il nous a permis de reprendre ses chroniques de voyage sous forme de blog sur LeCoinBio.com


«Regarde, papa, le monsieur a juste une jambe...»
Écrit par Marco Fortier   
Lundi, 16 Novembre 2009 09:23

altPOKHARA, Népal - Je cherchais une image qui expliquerait le Népal. J’ai trouvé la formule magique en prenant le taxi.

Coincé dans un bouchon à l’un des rares feux de circulation de Katmandou, le chauffeur a arrêté le moteur de son bazou*. C’est ça, le Népal. Le pays où les chauffeurs de taxi arrêtent leur moteur aux feux rouges. Pour économiser l’essence.

Au retour, en soirée, la ville était plongée dans le noir par une panne d’électricité. Ça, c’est Katmandou. La seule capitale du monde plongée dans le noir tous les soirs – tous les soirs – par des pannes de courant.

Il faisait noir comme chez le yable** dans les ruelles crasseuses. L’autre chauffeur de taxi, pas le même que plus tôt dans la journée, éteignait ses phares chaque fois qu’aucune voiture n’arrivait en sens inverse.

C’est le Népal. Le pays où les chauffeurs de taxi foncent tous phares éteints dans la nuit noire comme le charbon.

Le chauffeur était un jeune cool, avec une petite couette derrière la tête. Il faisait sa prière, comme une sorte de signe de croix, toutes les fois qu’on passait devant un temple. Il passait son temps à faire sa prière, parce qu’il y a des temples à tous les coins
de rue, à Katmandou.

J’avais le goût de lui dire d’arrêter de prier, de tenir son volant à deux mains et d’allumer ses phares. Que ça serait mieux du point de vue de la sécurité routière.

De toute façon, les policiers n’arrêtent pas les conducteurs pour cause de prière au volant au Népal. Comme en Thaïlande, ils arrêtent les conducteurs pour cause de rien du tout. Ils se placent en bordure d’une rue et font signe à tout le monde d’arrêter. Puis ils collectent le motton.***

À Bangkok, la «contravention» pour cause de rien du tout était de 200 bahts, quelque chose comme 7 dollars. Une demi-journée de salaire. À Katmandou, je ne sais pas combien c’est, mais je peux vous dire que les policiers ne gagneront jamais un concours de popularité, ni en Thaïlande ni au Népal.

Une période difficile

Puisqu’il est question de sécurité routière, vaillant comme je suis, j’ai déniché des statistiques dans le Kathmandu Post. Les accidents de circulation tuent 33 personnes par heure en Asie du Sud-Est. Ce sont la principale cause de mortalité.

Sur les 170 kilomètres entre Katmandou et Pokhara, on a croisé un autobus anéanti sur le bord d’un précipice (une grue venait apparemment de le sortir de là), un camion-remorque renversé sur la chaussée et on a été témoins d’une demi-douzaine de catastrophes évitées de justesse.

L’autre jour, un autobus a foncé dans un groupe de personnes qui attendaient en bordure de la route. Trois morts, plusieurs blessés graves. Les gens ont mis le feu à trois bus de la même compagnie qui passaient par là, puis ils ont lancé des pierres aux policiers et aux pompiers accourus sur les lieux.

Les gens lancent souvent des pierres dans ce pays. Le Népal traverse une période difficile. Le Népal traverse une période difficile depuis un millénaire ou deux, d’après ce que je crois comprendre.

Comme dans le temps de Jésus

Alors, ce voyage en famille? demandez-vous? Très bien, merci. Par miracle, on est tous en santé, vaccinés, toutes nos dents. Heureux. Parfois un peu fatigués, aussi.

Nos filles de 4 et 6 ans découvrent les hauts et les bas de la vie dans un des pays les plus pauvres de la planète. «Regarde, papa, le monsieur a juste une jambe...»

Oui, Marianne, le monsieur a juste une jambe. Il a eu une maladie de la jambe et comme il est très pauvre, il n’a pas pu se rendre à temps à l’hôpital. Finalement, pour faire une histoire courte, il s’est fait couper un bout de jambe.

Ce que tu ne sais pas, Marianne, c’est que je t’ai pris la main pour changer de trottoir, l’autre jour à Katmandou, avant qu’on passe devant un autre monsieur, difforme, couché par terre. Un lépreux, comme dans le temps de Jésus.

Mais bientôt, d’ici la fin de 2009, il n’y aura presque plus de lépreux au Népal. C’est écrit dans le journal. Ça doit être vrai.

C’est aussi écrit que la Chine a donné 400 conteneurs à déchets et 118 camions pour ramasser les ordures. Bientôt, dans les prochains mois, il n’y aura plus de montagnes de déchets dans les rues. C’est écrit dans le journal. Ça doit être vrai.

Le Roi de la patate

Ah oui, le voyage en famille. Le Népal est un pays formidable pour les voyages. C’est écrit dans le National Geographic Traveller. Moi, je dis: le Népal est un pays formidable pour les voyages, surtout si on n’est pas népalais.

J’écris sur la terrasse d’un café à Pokhara, au bord d’un lac paisible, au pied du massif de l’Annapurna. Les haut-parleurs crachent la même musique de Bouddha-Machin qu’à Paris, Bangkok ou Laval. Mon Mac est branché sur Wi-Fi.

altJe viens de manger un poulet au beurre avec curry de légumes, riz basmati et pain naan. J’ai aussi bu un expresso à 3 dollars. Une journée de salaire pour un Népalais. Ça n’existait pas, l’expresso, à ma dernière visite au Népal il y a 10 ans. Depuis, les Népalais ont réalisé que les Marco Fortier de ce monde sont prêts à payer cher, très cher, pour leur dose d’expresso.

La seule différence avec Laval, c’est la tête du serveur quand il m’apporte la facture. Chaque fois que je tends deux billets de 100 roupies pour payer mon café, je lis une espèce de désarroi euphorique, d’incompréhension agitée, dans les yeux du serveur.

La même tête que ferait le Roi de la patate de Drummondville s’il refilait des poutines**** à 75 dollars aux touristes français.

Le petit gars a des bobos

Oui, oui, le voyage en famille. Facile, une fois qu’on a survécu aux motos qui nous frôlent à 80 km/h, aux montagnes de déchets, à la pollution. Isabelle et moi avons refait avec bonheur notre pèlerinage de routards à Katmandou. Pumpernickel et ses brioches à la cannelle, le Third Eye et son poulet tikka massala, la librairie Pilgrims (en parlant de pèlerinage) et ses fabuleux étalages de lecture venue de partout dans le monde, Patan et ses monuments religieux, plus les classiques bouddhistes de Boudhanath et Swayambounath.

altLe voyage en famille, c’est aussi des sourires, des centaines de sourires, et des milliers de «namaste». Ils sont gentils, les Népalais. Aussi gentils que pauvres. Ils sont très gentils.

Ici, à Pokhara, c’est encore mieux que Katmandou. Les neiges éternelles de 8000 mètres qui viennent se jeter dans le lac, à côté de ma terrasse de Bouddha-Machin et mon espresso bien tassé, je peux difficilement demander mieux.

«Regarde, papa, le petit gars qui joue dans le sable, près du trottoir, à côté de la vache. Il a des bobos sur le visage.»

C’est vrai, Émilie. Le petit gars a des bobos sur le visage. Je pense que sa maman va l’amener voir un docteur. Comme le docteur Gagnon au CLSC Villeray. Quand on va revenir de notre trek dans la montagne, la semaine prochaine, le petit gars sera peut-être guéri.

Qu’est-ce qu’on disait, donc? Ah oui, le voyage en famille. Le Népal est un pays formidable pour les voyages.

alt











Photo 1: Pour les courtes distances, rien de mieux qu’une balade en rickshaw dans les rues de Katmandou. Photo Marco Fortier.

Photo 2: La chaîne de l’Annapurna vue du toit de notre hôtel. Photo Marco Fortier.

Photo 3: Namaste! Un accueil typiquement népalais.. Photo Marco Fortier.

Photo 4: Coucher de soleil sur le lac Phewa à Pokhara. Ça ressemble au paradis. Photo Marco Fortier.


* Bazou = Vieille voiture.

** Yable = diable

*** motton = liasse de billets

**** poutine = plat du terroir québécois.

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