|
POKHARA, Népal - Je cherchais une image qui expliquerait le Népal. J’ai trouvé la formule magique en prenant le taxi.
Coincé dans un bouchon à l’un des rares
feux de circulation de Katmandou, le chauffeur a arrêté le moteur de
son bazou*. C’est ça, le Népal. Le pays où les chauffeurs de taxi
arrêtent leur moteur aux feux rouges. Pour économiser l’essence.
Au retour, en soirée, la ville était
plongée dans le noir par une panne d’électricité. Ça, c’est Katmandou.
La seule capitale du monde plongée dans le noir tous les soirs – tous
les soirs – par des pannes de courant.
Il faisait noir comme chez le yable**
dans les ruelles crasseuses. L’autre chauffeur de taxi, pas le même que
plus tôt dans la journée, éteignait ses phares chaque fois qu’aucune
voiture n’arrivait en sens inverse. C’est le Népal. Le pays où les chauffeurs de taxi foncent tous phares éteints dans la nuit noire comme le charbon.
Le chauffeur était un jeune cool, avec
une petite couette derrière la tête. Il faisait sa prière, comme une
sorte de signe de croix, toutes les fois qu’on passait devant un
temple. Il passait son temps à faire sa prière, parce qu’il y a des
temples à tous les coins de rue, à Katmandou.
J’avais le goût de lui dire d’arrêter de
prier, de tenir son volant à deux mains et d’allumer ses phares. Que ça
serait mieux du point de vue de la sécurité routière.
De toute façon, les policiers n’arrêtent
pas les conducteurs pour cause de prière au volant au Népal. Comme en
Thaïlande, ils arrêtent les conducteurs pour cause de rien du tout. Ils
se placent en bordure d’une rue et font signe à tout le monde
d’arrêter. Puis ils collectent le motton.***
À Bangkok, la «contravention» pour cause
de rien du tout était de 200 bahts, quelque chose comme 7 dollars. Une
demi-journée de salaire. À Katmandou, je ne sais pas combien c’est,
mais je peux vous dire que les policiers ne gagneront jamais un
concours de popularité, ni en Thaïlande ni au Népal.
Une période difficile
Puisqu’il est question de sécurité routière, vaillant comme je suis, j’ai déniché des statistiques dans le Kathmandu Post. Les accidents de circulation tuent 33 personnes par heure en Asie du Sud-Est. Ce sont la principale cause de mortalité.
Sur les 170 kilomètres entre Katmandou
et Pokhara, on a croisé un autobus anéanti sur le bord d’un précipice
(une grue venait apparemment de le sortir de là), un camion-remorque
renversé sur la chaussée et on a été témoins d’une demi-douzaine de
catastrophes évitées de justesse.
L’autre jour, un autobus a foncé dans un
groupe de personnes qui attendaient en bordure de la route. Trois
morts, plusieurs blessés graves. Les gens ont mis le feu à trois bus de
la même compagnie qui passaient par là, puis ils ont lancé des pierres
aux policiers et aux pompiers accourus sur les lieux.
Les gens lancent souvent des pierres
dans ce pays. Le Népal traverse une période difficile. Le Népal
traverse une période difficile depuis un millénaire ou deux, d’après ce
que je crois comprendre.
Comme dans le temps de Jésus
Alors, ce voyage en famille?
demandez-vous? Très bien, merci. Par miracle, on est tous en santé,
vaccinés, toutes nos dents. Heureux. Parfois un peu fatigués, aussi.
Nos filles de 4 et 6 ans découvrent les
hauts et les bas de la vie dans un des pays les plus pauvres de la
planète. «Regarde, papa, le monsieur a juste une jambe...»
Oui, Marianne, le monsieur a juste une
jambe. Il a eu une maladie de la jambe et comme il est très pauvre, il
n’a pas pu se rendre à temps à l’hôpital. Finalement, pour faire une
histoire courte, il s’est fait couper un bout de jambe.
Ce que tu ne sais pas, Marianne, c’est
que je t’ai pris la main pour changer de trottoir, l’autre jour à
Katmandou, avant qu’on passe devant un autre monsieur, difforme, couché
par terre. Un lépreux, comme dans le temps de Jésus.
Mais bientôt, d’ici la fin de 2009, il
n’y aura presque plus de lépreux au Népal. C’est écrit dans le journal.
Ça doit être vrai.
C’est aussi écrit que la Chine a donné
400 conteneurs à déchets et 118 camions pour ramasser les ordures.
Bientôt, dans les prochains mois, il n’y aura plus de montagnes de
déchets dans les rues. C’est écrit dans le journal. Ça doit être vrai.
Le Roi de la patate
Ah oui, le voyage en famille. Le Népal est un pays formidable pour les voyages. C’est écrit dans le National Geographic Traveller. Moi, je dis: le Népal est un pays formidable pour les voyages, surtout si on n’est pas népalais.
J’écris sur la terrasse d’un café à
Pokhara, au bord d’un lac paisible, au pied du massif de l’Annapurna.
Les haut-parleurs crachent la même musique de Bouddha-Machin qu’à
Paris, Bangkok ou Laval. Mon Mac est branché sur Wi-Fi. Je viens de manger un poulet au beurre
avec curry de légumes, riz basmati et pain naan. J’ai aussi bu un
expresso à 3 dollars. Une journée de salaire pour un Népalais. Ça
n’existait pas, l’expresso, à ma dernière visite au Népal il y a 10
ans. Depuis, les Népalais ont réalisé que les Marco Fortier de ce monde
sont prêts à payer cher, très cher, pour leur dose d’expresso.
La seule différence avec Laval, c’est la
tête du serveur quand il m’apporte la facture. Chaque fois que je tends
deux billets de 100 roupies pour payer mon café, je lis une espèce de
désarroi euphorique, d’incompréhension agitée, dans les yeux du serveur.
La même tête que ferait le Roi de la patate de Drummondville s’il refilait des poutines**** à 75 dollars aux touristes français.
Le petit gars a des bobos
Oui, oui, le voyage en famille. Facile,
une fois qu’on a survécu aux motos qui nous frôlent à 80 km/h, aux
montagnes de déchets, à la pollution. Isabelle et moi avons refait avec
bonheur notre pèlerinage de routards à Katmandou. Pumpernickel et ses
brioches à la cannelle, le Third Eye et son poulet tikka massala, la
librairie Pilgrims (en parlant de pèlerinage) et ses fabuleux étalages
de lecture venue de partout dans le monde, Patan et ses monuments
religieux, plus les classiques bouddhistes de Boudhanath et
Swayambounath. Le voyage en famille, c’est aussi des
sourires, des centaines de sourires, et des milliers de «namaste». Ils
sont gentils, les Népalais. Aussi gentils que pauvres. Ils sont très
gentils.
Ici, à Pokhara, c’est encore mieux que
Katmandou. Les neiges éternelles de 8000 mètres qui viennent se jeter
dans le lac, à côté de ma terrasse de Bouddha-Machin et mon espresso
bien tassé, je peux difficilement demander mieux.
«Regarde, papa, le petit gars qui joue dans le sable, près du trottoir, à côté de la vache. Il a des bobos sur le visage.»
C’est vrai, Émilie. Le petit gars a des
bobos sur le visage. Je pense que sa maman va l’amener voir un docteur.
Comme le docteur Gagnon au CLSC Villeray. Quand on va revenir de notre
trek dans la montagne, la semaine prochaine, le petit gars sera
peut-être guéri.
Qu’est-ce qu’on disait, donc? Ah oui, le voyage en famille. Le Népal est un pays formidable pour les voyages. 
Photo 1: Pour les courtes distances, rien de mieux qu’une balade en rickshaw dans les rues de Katmandou. Photo Marco Fortier.
Photo 2: La chaîne de l’Annapurna vue du toit de notre hôtel. Photo Marco Fortier. Photo 3: Namaste! Un accueil typiquement népalais.. Photo Marco Fortier. Photo 4: Coucher de soleil sur le lac Phewa à Pokhara. Ça ressemble au paradis. Photo Marco Fortier.
* Bazou = Vieille voiture. ** Yable = diable *** motton = liasse de billets
**** poutine = plat du terroir québécois.
 |