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PAUNYATAR, Népal - On s’était promis de ne pas faire un voyage de
« touristes ». Nous avons trouvé une famille népalaise qui a accepté de
nous héberger.
Rien de plus facile que de trouver une famille prête à accueillir
quatre aventuriers canadiens. On demande à un ami d’un ami qui connaît
un ami… Ça s’est réglé en une demi-journée.
Nous voici donc dans le village de Paunyatar, en banlieue lointaine
de Katmandou. La famille Budhatoki nous ouvre les portes de sa maison
tout en béton dans ce qui est encore la campagne, mais qui deviendra la
ville dans un an ou deux tout au plus.
Les maisons de trois étages remplacent peu à peu les vaches, les
chèvres et les plantations de légumes autour des terres cultivables de
la famille Budhatoki. L’université de Katmandou prévoit même y
implanter un campus à cinq minutes de marche, dans le champ en bas de
la pente.
Pour l’instant, c’est encore la campagne. Paisible. Un brin
insouciante. Tôt le matin, la vache de la famille Budhatoki vient
brouter l’herbe scintillante de rosée, sous le soleil qui fait monter
la brume. Pour le lait, la vache. Ici, on ne mange pas de bœuf, animal
sacré.
Ah ! oui, faut que je vous dise : huit membres du clan habitent la
demeure familiale, dont grand-papa et grand-maman Budhatoki, fervents
pratiquants de l’hindouisme. Ils vouent un culte discipliné à Vishnou.
Grand-papa, grand-maman et leurs voisins du même âge arborent un
signe distinctif au front : des lignes peintes en rouge et blanc. Ça me
rappelle les marqueurs sur les sentiers de grande randonnée en Corse et
dans les Pyrénées. Mais on est loin, très loin de l’Europe ou du
Québec, ici… Pour l’instant, c’est encore la campagne. Paisible. Un brin
insouciante. Tôt le matin, la vache de la famille Budhatoki vient
brouter l’herbe scintillante de rosée, sous le soleil qui fait monter
la brume. Pour le lait, la vache. Ici, on ne mange pas de bœuf, animal
sacré.
Visite guidée
Pour l’instant, revenons dans le village de Paunyatar, chez la
famille Budhatoki, qui se décrit comme issue de la classe moyenne.
Classe moyenne très, très supérieure, je dirais. Chhetris, une caste
noble. Propriétaires terriens. Papa Budhatoki, 35 ans, est un leader du
village.
Curieux comme vous êtes, vous voulez tout savoir : oui, ils ont
l’électricité, la télé par satellite, le téléphone, deux réchauds au
gaz dans la cuisine et même un laptop de marque Acer dans le salon (qui
est aussi la chambre des fillettes de 6 et 8 ans et de leur tante de 27
ans), pour jouer aux cartes. Mais pas Internet.
La famille Budhatoki se déplace à pied, en moto ou dans son gros 4X4
de marque Tata fabriqué en Inde. Mais elle doit marcher avant de
rouler : son « quartier » n’a pas de rue, qu’un sentier très étroit qui
serpente à travers champs. Tant mieux : les enfants peuvent courir sans
risquer de se faire écrapoutir par une voiture de taxi ou par une moto,
comme partout ailleurs en ville. Et on a congé de klaxons. Sont
maniaques* du klaxon, les Népalais.
La famille Budhatoki se soulage dans deux toilettes turques. Ma mère
ne mettrait jamais les pieds dans ces toilettes – elle ne mettrait
jamais les pieds au Népal, point – pour cause d’insalubrité
généralisée, mais après un mois ici, je peux vous dire que la maison
est plus propre que la moyenne. C’est juste différent de chez nous,
disons. On ne gaspille pas le Spic and Span et l’eau de Javel au Népal.
Le langage des enfants
Et la famille Fortier, dans tout ça ? Marianne et Émilie sont
devenues amies avec Ritika, 8 ans, Reshika, 6 ans, et leurs 22 petits
voisins en moins de temps qu’il n’en faut pour dire « namaste ». Les
enfants parlent tous le même langage : corde à danser, ballon de
soccer, fous rires, crayons à colorier, jeu de cartes Uno (qui a plus
servi ici en deux jours qu’en un an à Montréal). Pour le reste, ça se
passe en anglais plus ou moins baragouiné. On est tellement contents de voir nos filles jouer avec les petits
Népalais ! On se croirait dans la ruelle de la rue Saint-Gérard, dans
le quartier Villeray, à Montréal. De notre côté, Isabelle et moi
faisons connaissance avec le reste de la maisonnée. Une chance qu’Aatma
(26 ans) et sa sœur Sanjhana (28 ans) parlent anglais parce que les
autres membres de la famille s’expriment uniquement en népalais.
Traditions ancestrales
J’avoue que grand-papa et grand-maman, ceux qui portent un signe de
grande randonnée dans le front, me fascinent particulièrement.
Grand-papa et grand-maman Budhatoki s’acharnent à vivre comme il y a
500 ans. Ils me font sourire. Le reste des membres de la famille, le
nez collé à l’écran de télé et l’oreille à leur téléphone mobile, se
plient avec plus ou moins de joie aux traditions ancestrales.
Grand-papa et grand-maman se lèvent avant le soleil, au son d’une
clochette, pour prier Vishnou dans la pièce tenant lieu de « temple »,
au deuxième étage. Ils ne mangent que de la nourriture végétarienne
préparée par eux (dans les faits, par grand-maman) chez eux. Jamais au
resto. Et toujours entre eux seulement. Ils ne prennent jamais un repas
en présence de leurs enfants et petits-enfants tout aussi hindouistes
qu’eux, mais qu’ils considèrent comme impies. Encore moins avec les
étrangers qui ont envahi leur demeure… Isabelle et moi avons déduit, au fil du temps, que grand-papa et
grand-maman Budhatoki refusent systématiquement qu’on les touche ou
même qu’on approche d’eux. Pour eux, issus de la caste dirigeante des
Chhetris, nous sommes comme des Dalits, les Intouchables qui stagnent
depuis des siècles dans les bas-fonds de l’échelle sociale, en Inde
comme au Népal.
Au moins, ils nous accueillent généreusement et amicalement chez eux. Un Dalit ne franchirait jamais la porte de leur demeure.
Grand-papa et grand maman Budhatoki mangent par terre, sans
ustensiles, avec leurs mains. Les Népalais mangent généralement avec
leurs mains. Vite. Sans cérémonie. J’aime les voir manipuler le riz et
les lentilles avec leurs doigts transformés en cuillère.
Les enfants aussi mangent par terre, avec leurs mains. Les hommes,
eux, mangent avec leurs mains, mais à table. Et Sanjhana, la grande
sœur de 28 ans, mange à table avec une cuillère. Probablement parce
qu’elle a des invités du Canada. Et Tulsha, la mère des fillettes ? Elle mange seule dans son coin,
dehors, à la terrasse, après avoir fait la vaisselle, la lessive, le
ménage. Certaines traditions ont la vie dure au Népal.
Allez, je vous laisse, mon daal bhat m’attend à la cuisine. Je vous
reparle bientôt de grand-papa et grand-maman Budhatoki et de leur
famille.
Photo 1: Pour le lait, il y a la vache. Photo Marco Fortier.
Photo 2: Le clan Budhatoki pose devant la maison familiale à Paunyatar. Photo Marco Fortier. Photo 3: Reshika, Ritika, Marianne et Émilie parlent toutes le même langage : celui du jeu et des sourires. Photo Marco Fortier. Photo 4: Grand-papa Budhatoki, très généreux et accueillant même s’il peine à comprendre ces Canadiens qui ont débarqué chez lui. Photo Marco Fortier.
* Maniaques = amateurs
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