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KATMANDOU, Népal — En première page de tous les journaux, ce matin :
une jeune journaliste sauvagement battue par une bande d’inconnus qui
l’ont poussée dans un ravin. Elle repose dans un état « stable, mais
critique » à l’hôpital Katmandou Model.
Ça nous a virés à l’envers, Isabelle et moi. Des histoires comme
celle-là, on en lit presque toutes les semaines au Népal. Sans hésiter,
on a décidé de rendre visite à Tika Bista, 29 ans, journaliste du
quotidien Radjhani. On est allés acheter une carte de vœux,
une boîte de chocolats Ferrero-Rocher, un calepin de journaliste et 10
stylos. Et on a pris un taxi pour l’hôpital Katmandou Model, avec
Marianne et Émilie.
Je ne sais pas si l’hôpital Katmandou Model est vraiment un modèle,
mais ça fait peur à voir. À l’entrée, deux guichets où les malades
doivent payer leurs soins. Tout est sale, vieux et sombre, les murs,
les planchers.
J’ai dit à mes filles : « Vous ne touchez à rien. Gardez les mains dans vos poches. Et restez tranquilles. » La réceptionniste nous informe que Tika Bista se trouve à la chambre
numéro 14, au troisième étage. Nous montons. Avant d’entrer, j’écris
dans la carte : « Quand une journaliste du Népal se fait attaquer à
cause de ses reportages, ce sont tous les journalistes du monde qui se
font attaquer. Reviens vite au travail en pleine santé. N’abandonne
jamais. All the best from Montréal, Québec, Canada. »
Nous arrivons en même temps que le ministre de l’Intérieur, entouré
de conseillers et de journalistes. Pas le temps de lui parler, il
repart aussi vite qu’il est arrivé, en s’engageant à payer pour
l’hospitalisation de la journaliste.
En entrant dans la chambre, j’ai le moton dans la gorge. Tika Bista
est couchée sur un petit lit. Les yeux vides. Incapable de parler. Elle
répond d’un geste des yeux quand on lui dit namaste. Son amie et collègue du Katmandou Post,
Sushma Joshi, sort de la chambre et éclate en sanglots : « Tika n’a pas
mangé ni uriné depuis quelle a été victime de l’attaque, il y a deux
jours. Elle a probablement des lésions internes très graves. »
Elle devrait être entourée de médecins aux soins intensifs. Mais
non. Elle est seule dans cette chambre macabre, entourée de
journalistes et de photographes. Branchée sur un soluté par
intraveineuse.
Isabelle se penche vers Tika et lui dit que deux journalistes du
Canada sont de tout cœur avec elle. Faible mouvement des yeux. Triste à
mourir. On lui laisse notre sac de cadeaux sur la table de chevet. Namaste, Tika...
Métier à haut risque
La journaliste avait reçu des menaces de mort depuis la publication
de ses articles sur l’assassinat d’une leader marxiste-léniniste par
des maoïstes, nous informe son amie Sushma Joshi. (Je vous parlerai une
autre fois de la situation politique explosive au Népal).
Tika savait que les maoïstes voulaient la tuer, elle aussi. Mais elle a continué son travail.
Tôt mardi matin, Tika a reçu un appel sur son cellulaire : « Ta belle-sœur est à l’hôpital. Elle a besoin de toi. »
Tika est partie tout de suite vers l’hôpital. Elle a vite constaté
que trois hommes masqués la suivaient. Elle a été retrouvée peu après
au fond du ravin. Inconsciente, le corps couvert d’ecchymoses. « Le journalisme est un métier à haut risque au Népal. Des
journalistes se font constamment attaquer », me dit Sushma Joshi, les
larmes aux yeux. Récemment, une autre journaliste, Uma Singh, a été
assassinée à Janakpur. Une autre femme. Tika Bista, je vous le
rappelle, enquêtait sur le meurtre d’une politicienne.
Ça commence à faire pas mal de femmes menacées, frappées, tuées, parce qu’elles se battaient pour leurs convictions.
Ce pays me décourage.
On quitte le Népal demain matin pour Bangkok, Isabelle, nos filles
et moi. Avec une question lancinante à l’esprit : qui prendra soin de
Tika Bista ?
Photo1: La journaliste Tika Bista sur son lit à l’hôpital Katmandou Model. Photo Rue Frontenac. Photo 2: Sushma Joshi, collègue et amie de la journaliste attaquée: « Le journalisme est un métier à haut risque au Népal. » Photo Rue Frontenac.
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