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A propos de l'auteur

Marco Fortier

Marco Fortier est un chroniqueur politique reconnu au Québec. En temps normal, il œuvre pour Le Journal de Montréal, le plus important quotidien du Québec. Mais depuis le 24 janvier 2009, son employeur a décrété un lock-out (ça existe en Amérique!) et a mis 253 employés sur le trottoir. Les journalistes ont répliqué en créant leur propre site d'information sur le Net, Rue Frontenac.com. Marco Fortier a décidé de profiter de ce moment difficile pour réaliser un vieux rêve : faire le tour de l'Asie en un an avec sa femme et ses deux enfants. Il nous a permis de reprendre ses chroniques de voyage sous forme de blog sur LeCoinBio.com


Quand le journalisme mène à l’hôpital
Écrit par Marco Fortier   
Jeudi, 10 Décembre 2009 14:29

altKATMANDOU, Népal — En première page de tous les journaux, ce matin : une jeune journaliste sauvagement battue par une bande d’inconnus qui l’ont poussée dans un ravin. Elle repose dans un état « stable, mais critique » à l’hôpital Katmandou Model.

Ça nous a virés à l’envers, Isabelle et moi. Des histoires comme celle-là, on en lit presque toutes les semaines au Népal. Sans hésiter, on a décidé de rendre visite à Tika Bista, 29 ans, journaliste du quotidien Radjhani. On est allés acheter une carte de vœux, une boîte de chocolats Ferrero-Rocher, un calepin de journaliste et 10 stylos. Et on a pris un taxi pour l’hôpital Katmandou Model, avec Marianne et Émilie.

Je ne sais pas si l’hôpital Katmandou Model est vraiment un modèle, mais ça fait peur à voir. À l’entrée, deux guichets où les malades doivent payer leurs soins. Tout est sale, vieux et sombre, les murs, les planchers.

J’ai dit à mes filles : « Vous ne touchez à rien. Gardez les mains dans vos poches. Et restez tranquilles. »

La réceptionniste nous informe que Tika Bista se trouve à la chambre numéro 14, au troisième étage. Nous montons. Avant d’entrer, j’écris dans la carte : « Quand une journaliste du Népal se fait attaquer à cause de ses reportages, ce sont tous les journalistes du monde qui se font attaquer. Reviens vite au travail en pleine santé. N’abandonne jamais. All the best from Montréal, Québec, Canada. »

Nous arrivons en même temps que le ministre de l’Intérieur, entouré de conseillers et de journalistes. Pas le temps de lui parler, il repart aussi vite qu’il est arrivé, en s’engageant à payer pour l’hospitalisation de la journaliste.

En entrant dans la chambre, j’ai le moton dans la gorge. Tika Bista est couchée sur un petit lit. Les yeux vides. Incapable de parler. Elle répond d’un geste des yeux quand on lui dit namaste. Son amie et collègue du Katmandou Post, Sushma Joshi, sort de la chambre et éclate en sanglots : « Tika n’a pas mangé ni uriné depuis quelle a été victime de l’attaque, il y a deux jours. Elle a probablement des lésions internes très graves. »

Elle devrait être entourée de médecins aux soins intensifs. Mais non. Elle est seule dans cette chambre macabre, entourée de journalistes et de photographes. Branchée sur un soluté par intraveineuse.

Isabelle se penche vers Tika et lui dit que deux journalistes du Canada sont de tout cœur avec elle. Faible mouvement des yeux. Triste à mourir. On lui laisse notre sac de cadeaux sur la table de chevet. Namaste, Tika...

Métier à haut risque

La journaliste avait reçu des menaces de mort depuis la publication de ses articles sur l’assassinat d’une leader marxiste-léniniste par des maoïstes, nous informe son amie Sushma Joshi. (Je vous parlerai une autre fois de la situation politique explosive au Népal).

Tika savait que les maoïstes voulaient la tuer, elle aussi. Mais elle a continué son travail.

Tôt mardi matin, Tika a reçu un appel sur son cellulaire : « Ta belle-sœur est à l’hôpital. Elle a besoin de toi. »

Tika est partie tout de suite vers l’hôpital. Elle a vite constaté que trois hommes masqués la suivaient. Elle a été retrouvée peu après au fond du ravin. Inconsciente, le corps couvert d’ecchymoses.

alt« Le journalisme est un métier à haut risque au Népal. Des journalistes se font constamment attaquer », me dit Sushma Joshi, les larmes aux yeux. Récemment, une autre journaliste, Uma Singh, a été assassinée à Janakpur. Une autre femme. Tika Bista, je vous le rappelle, enquêtait sur le meurtre d’une politicienne.

Ça commence à faire pas mal de femmes menacées, frappées, tuées, parce qu’elles se battaient pour leurs convictions.

Ce pays me décourage.

On quitte le Népal demain matin pour Bangkok, Isabelle, nos filles et moi. Avec une question lancinante à l’esprit : qui prendra soin de Tika Bista ?


Photo1: La journaliste Tika Bista sur son lit à l’hôpital Katmandou Model. Photo Rue Frontenac.

Photo 2: Sushma Joshi, collègue et amie de la journaliste attaquée: « Le journalisme est un métier à haut risque au Népal. » Photo Rue Frontenac.


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