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NYAUNGSHWE, Myanmar – Nous sommes partis au lever du soleil vers les
collines derrière notre village, près du lac Inle, au centre du
Myanmar. Deux jours de marche dans une région sans routes, sans eau
courante et sans touristes.
Notre guide, Than (nom fictif, pour
protéger son anonymat), nous mène dans un sentier poussiéreux qui
serpente à travers des bananiers, des manguiers, des orangers, des
cerisiers, et des plantations de thé, de soya et d’avocatiers. Ça fait
tout drôle de voir des avocats se balancer dans un arbre, comme des
boules de Noël.
« Restez toujours sur le sentier et
regardez où vous mettez les pieds : il y a des cobras, des pythons et
des vipères », prévient Than. En cas de morsure, il faut appliquer un
garrot, aspirer le poison avec sa bouche et prier Bouddha très fort.
La bonne nouvelle, c’est que les
serpents se sauvent dès qu’ils sentent les humains. Les Birmans les
trouvent délicieux en grillade. On atteint une grotte où un moine
solitaire nous offre des biscuits préparés par les novices du monastère
voisin. Il médite dans ce trou humide depuis 15 ans. Dans un coin de la
grotte, un petit réchaud au gaz. De l’autre côté, un lit. Au fond,
trois gros bouddhas sculptés dans la pierre.
Tous les Birmans doivent séjourner dans
un monastère à un moment ou à un autre de leur vie, m’explique Than. Il
fait la grimace en évoquant les trois mois qu’il a passés chez les
moines, l’an dernier. Lever à 3 h 30 du matin, douche froide, prière et
balade dans les rues pour quêter son repas. Les moines se nourrissent
des dons de la population. « Il m’est arrivé de me contenter d’un
bol de riz par jour quand j’étais chez les moines », chuchote notre
guide. Il est tellement maigre, Than, qu’on dirait qu’il va casser.
Pour vous donner une idée, j’ai l’air d’un colosse à côté de lui.
Le moine de la grotte, lui, a l’air bien portant avec sa tunique orange et sa tuque des Yankees de New York. On lui dit minglaba
et recommençons à grimper. Lentement. Marianne et Émilie, nos filles de
6 et 4 ans, peuvent marcher longtemps, mais à leur rythme. Elles aiment
la randonnée en montagne tant qu’on les laisse observer les fourmis,
les chèvres et les vaches, puis ramasser les trésors qu’elles voient en
chemin : bouts de bois, cailloux, fleurs... Repas dans la hutte
« On va s’arrêter pour manger », décrète
Than au premier « village » qu’on rencontre. Village est un bien grand
mot : quelques huttes de bambou sur pilotis, regroupées sur une crête
surplombant des plantations de thé.
Une jeune femme en bottes de caoutchouc,
jupe rouge et chandail rose en coton ouaté, nous accueille en bêchant
son lopin de terre. On monte chez elle. C’est ici qu’on mange ce midi.
Than et ses deux assistants, qui nous suivent partout, allument un feu
de bois sur une plateforme dans un coin de la hutte. Il n’y a pas de
cheminée. La fumée empeste l’unique pièce avant de filer par les
interstices des lattes de bambou.
La jeune femme aide les trois Birmans à
préparer le repas. C’est une beauté sauvage, au regard noir, et aux
cheveux impeccablement coiffés, comme toutes les femmes du Myanmar.
Nos hôtes nous préparent une soupe aux nouilles, légumes et poulet.
C’est bon. Nous mangeons assis par terre dans la hutte dépourvue de
meubles. Le village a eu vent de notre arrivée. Des enfants se joignent
à nous et fixent Marianne et Émilie d’un air hébété. Ils n’ont jamais
vu d’enfants à la peau blanche, aux cheveux châtains et aux yeux verts
ou bleus. Nous faisons pipi dans la bécosse, à l’arrière, et marchons tout
l’après-midi, croisant quelques promeneurs étonnés, puis arrivons dans
une éclaircie au sommet de la colline où nous passerons la nuit. Le
« moine en chef », un petit bonhomme d’une quarantaine d’années à
soutane rouge et pieds nus, supervise une douzaine de novices âgés de 8
à 15 ans. 
Alerte rouge
Il a l’air gentil, le moine, mais mon
instinct me dit de garder l’œil sur mes filles. Les monastères d’Asie
me rappellent les pensionnats des années 1950 au Québec, où les prêtres
abusaient des enfants. Il règne ici la même ambiance malsaine qu’au
siècle dernier chez nous : une société en manque d’éducation et un
endroit isolé où cohabitent des enfants vulnérables et des moines
célibataires.
J’espère me tromper, mais tous les ingrédients sont réunis pour un festival des abus.
Than nous emmène dans le village où nous
prendrons le repas dans une grande hutte où vivent deux familles
d’agriculteurs : sept enfants, les parents et les grands-parents.
Éclairés à la chandelle, nous partageons un festin de curry au poulet,
soupe aux nouilles, légumes sautés et une tonne de riz blanc. 
Une douzaine de personnes, réunies
autour du feu sur le plancher de bambou, nous observent en silence. Les
gens sourient et chuchotent en nous regardant manger.
Les langues se délient et l’atmosphère
se réchauffe : les hommes partagent une bouteille de whisky. Puis une
autre. Et une autre.
Zone de guerre
On apprend que les parents d’une des
deux familles sont partis vers une vie meilleure en Thaïlande depuis
deux ans et demi. Ils ont laissé leurs deux jeunes enfants ici. Le
couple travaille dans l’industrie de la construction, de l’autre côté
de la frontière.
Est-ce facile d’obtenir un passeport en Birmanie et un visa de travail pour la Thaïlande ? que je demande à notre guide.
Than me regarde comme si j’étais un Martien. Un passeport ? Un permis de travail ? Es-tu fou ? Le couple a marché une semaine dans la
jungle et traversé illégalement la frontière thaïlandaise, m’explique
notre guide. Personne ne sait précisément où ils sont. Ils envoient de
l’argent pour leurs enfants.
Ils prévoient revenir quand ? Silence.
Than montre les collines qu’a franchies
le couple pour se rendre en Thaïlande, là-bas, dans le noir. À une
journée de marche. C’est la guerre derrière les collines. Personne n’a
le droit d’y aller.
Nous sommes dans l’État Shan. Une milice
indépendantiste veut séparer l’État Shan de la Birmanie. Le groupe armé
a fait la paix avec la junte militaire, mais des combats persistent
près d’ici, nous explique Than.
Il est revenu traumatisé de son trek
derrière les collines : Than affirme avoir vu des enfants soldats
brandissant des mitrailleuses. Et des villages shan rasés par l’armée
birmane.
Attendez avant d’appeler la DPJ, amis
lecteurs : nous ne sommes allés que dans des endroits paisibles et
sécuritaires. Les touristes n’ont pas le droit d’aller dans les zones
dangereuses. La scène la plus violente qu’ont vue nos filles ici, c’est
un lézard avalant une mouche. Les deux côtés se livrent à toutes sortes
d’exactions, d’après ce que je comprends. Ce qui est certain, c’est que
le régime militaire de Birmanie n’est pas populaire dans l’État Shan.
Il n’y a aucune police, aucune présence de l’État, aucun service du
gouvernement dans les collines où on se trouve. L’État birman ne leur
apporte aucun bénéfice. Que de gros soucis.
On a vu un reportage, dans le Courrier international,
révélant que les agriculteurs se sont remis à la culture du pavot sous
la pression des militaires. La région serait le deuxième producteur
mondial d’opium et d’héroïne, après l’Afghanistan. Les militaires
encourageraient les fermiers à cultiver le pavot pour financer leur
lutte contre les guérillas qui fleurissent un peu partout en Birmanie.
Jusqu’à 85 % des hommes seraient accros à l’héroïne dans certains villages. Ici, c’est plutôt le whisky.
« Regarde, les étoiles bougent », a dit Than, en titubant, les yeux levés vers le ciel, à la fin de la soirée.
Les étoiles bougent, Than ? Ce sont plutôt les nuages qu’on voit défiler devant la pleine lune.
Nous avons dormi collés comme des
sardines tous les quatre, sur un matelas de bambou, Isabelle, Marianne,
Émilie et moi. Il faisait froid. Le lit était dur. Je n’ai jamais été
aussi heureux après avoir aussi mal dormi. Crédits photos: RueFrontenac.comPhoto 1: Des fermières nous souhaitent la bienvenue chez elles. Photos Marco Fortier Photo 2: Un bébé nous observe sur son balcon. Photo 3: Jamais je n’oublierai le regard de cette jeune fille. Photo 4: Nos hôtes nous concoctent un repas dans la hutte de bambou. Photo 5: Festin dans la hutte de bambou. Photo 6: Des enfants jouent avec un buffle dans la campagne.
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