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A propos de l'auteur

Marco Fortier

Marco Fortier est un chroniqueur politique reconnu au Québec. En temps normal, il œuvre pour Le Journal de Montréal, le plus important quotidien du Québec. Mais depuis le 24 janvier 2009, son employeur a décrété un lock-out (ça existe en Amérique!) et a mis 253 employés sur le trottoir. Les journalistes ont répliqué en créant leur propre site d'information sur le Net, Rue Frontenac.com. Marco Fortier a décidé de profiter de ce moment difficile pour réaliser un vieux rêve : faire le tour de l'Asie en un an avec sa femme et ses deux enfants. Il nous a permis de reprendre ses chroniques de voyage sous forme de blog sur LeCoinBio.com


Voyage dans le temps dans les collines birmanes
Écrit par Marco Fortier   
Lundi, 15 Février 2010 08:15

altNYAUNGSHWE, Myanmar – Nous sommes partis au lever du soleil vers les collines derrière notre village, près du lac Inle, au centre du Myanmar. Deux jours de marche dans une région sans routes, sans eau courante et sans touristes.

Notre guide, Than (nom fictif, pour protéger son anonymat), nous mène dans un sentier poussiéreux qui serpente à travers des bananiers, des manguiers, des orangers, des cerisiers, et des plantations de thé, de soya et d’avocatiers. Ça fait tout drôle de voir des avocats se balancer dans un arbre, comme des boules de Noël.

« Restez toujours sur le sentier et regardez où vous mettez les pieds : il y a des cobras, des pythons et des vipères », prévient Than. En cas de morsure, il faut appliquer un garrot, aspirer le poison avec sa bouche et prier Bouddha très fort.

La bonne nouvelle, c’est que les serpents se sauvent dès qu’ils sentent les humains. Les Birmans les trouvent délicieux en grillade.

On atteint une grotte où un moine solitaire nous offre des biscuits préparés par les novices du monastère voisin. Il médite dans ce trou humide depuis 15 ans. Dans un coin de la grotte, un petit réchaud au gaz. De l’autre côté, un lit. Au fond, trois gros bouddhas sculptés dans la pierre.

Tous les Birmans doivent séjourner dans un monastère à un moment ou à un autre de leur vie, m’explique Than. Il fait la grimace en évoquant les trois mois qu’il a passés chez les moines, l’an dernier. Lever à 3 h 30 du matin, douche froide, prière et balade dans les rues pour quêter son repas. Les moines se nourrissent des dons de la population.

alt« Il m’est arrivé de me contenter d’un bol de riz par jour quand j’étais chez les moines », chuchote notre guide. Il est tellement maigre, Than, qu’on dirait qu’il va casser. Pour vous donner une idée, j’ai l’air d’un colosse à côté de lui.

Le moine de la grotte, lui, a l’air bien portant avec sa tunique orange et sa tuque des Yankees de New York. On lui dit minglaba et recommençons à grimper. Lentement. Marianne et Émilie, nos filles de 6 et 4 ans, peuvent marcher longtemps, mais à leur rythme. Elles aiment la randonnée en montagne tant qu’on les laisse observer les fourmis, les chèvres et les vaches, puis ramasser les trésors qu’elles voient en chemin : bouts de bois, cailloux, fleurs...

Repas dans la hutte

« On va s’arrêter pour manger », décrète Than au premier « village » qu’on rencontre. Village est un bien grand mot : quelques huttes de bambou sur pilotis, regroupées sur une crête surplombant des plantations de thé.

Une jeune femme en bottes de caoutchouc, jupe rouge et chandail rose en coton ouaté, nous accueille en bêchant son lopin de terre. On monte chez elle. C’est ici qu’on mange ce midi. Than et ses deux assistants, qui nous suivent partout, allument un feu de bois sur une plateforme dans un coin de la hutte. Il n’y a pas de cheminée. La fumée empeste l’unique pièce avant de filer par les interstices des lattes de bambou.

altLa jeune femme aide les trois Birmans à préparer le repas. C’est une beauté sauvage, au regard noir, et aux cheveux impeccablement coiffés, comme toutes les femmes du Myanmar.

Nos hôtes nous préparent une soupe aux nouilles, légumes et poulet. C’est bon. Nous mangeons assis par terre dans la hutte dépourvue de meubles. Le village a eu vent de notre arrivée. Des enfants se joignent à nous et fixent Marianne et Émilie d’un air hébété. Ils n’ont jamais vu d’enfants à la peau blanche, aux cheveux châtains et aux yeux verts ou bleus.

Nous faisons pipi dans la bécosse, à l’arrière, et marchons tout l’après-midi, croisant quelques promeneurs étonnés, puis arrivons dans une éclaircie au sommet de la colline où nous passerons la nuit. Le « moine en chef », un petit bonhomme d’une quarantaine d’années à soutane rouge et pieds nus, supervise une douzaine de novices âgés de 8 à 15 ans.

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Alerte rouge

Il a l’air gentil, le moine, mais mon instinct me dit de garder l’œil sur mes filles. Les monastères d’Asie me rappellent les pensionnats des années 1950 au Québec, où les prêtres abusaient des enfants. Il règne ici la même ambiance malsaine qu’au siècle dernier chez nous : une société en manque d’éducation et un endroit isolé où cohabitent des enfants vulnérables et des moines célibataires.

J’espère me tromper, mais tous les ingrédients sont réunis pour un festival des abus.

Than nous emmène dans le village où nous prendrons le repas dans une grande hutte où vivent deux familles d’agriculteurs : sept enfants, les parents et les grands-parents. Éclairés à la chandelle, nous partageons un festin de curry au poulet, soupe aux nouilles, légumes sautés et une tonne de riz blanc.

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Une douzaine de personnes, réunies autour du feu sur le plancher de bambou, nous observent en silence. Les gens sourient et chuchotent en nous regardant manger.

Les langues se délient et l’atmosphère se réchauffe : les hommes partagent une bouteille de whisky. Puis une autre. Et une autre.

Zone de guerre

On apprend que les parents d’une des deux familles sont partis vers une vie meilleure en Thaïlande depuis deux ans et demi. Ils ont laissé leurs deux jeunes enfants ici. Le couple travaille dans l’industrie de la construction, de l’autre côté de la frontière.

Est-ce facile d’obtenir un passeport en Birmanie et un visa de travail pour la Thaïlande ? que je demande à notre guide.

Than me regarde comme si j’étais un Martien. Un passeport ? Un permis de travail ? Es-tu fou ?

Le couple a marché une semaine dans la jungle et traversé illégalement la frontière thaïlandaise, m’explique notre guide. Personne ne sait précisément où ils sont. Ils envoient de l’argent pour leurs enfants.

Ils prévoient revenir quand ? Silence.

Than montre les collines qu’a franchies le couple pour se rendre en Thaïlande, là-bas, dans le noir. À une journée de marche. C’est la guerre derrière les collines. Personne n’a le droit d’y aller.

Nous sommes dans l’État Shan. Une milice indépendantiste veut séparer l’État Shan de la Birmanie. Le groupe armé a fait la paix avec la junte militaire, mais des combats persistent près d’ici, nous explique Than.

Il est revenu traumatisé de son trek derrière les collines : Than affirme avoir vu des enfants soldats brandissant des mitrailleuses. Et des villages shan rasés par l’armée birmane.

Attendez avant d’appeler la DPJ, amis lecteurs : nous ne sommes allés que dans des endroits paisibles et sécuritaires. Les touristes n’ont pas le droit d’aller dans les zones dangereuses. La scène la plus violente qu’ont vue nos filles ici, c’est un lézard avalant une mouche.

altLes deux côtés se livrent à toutes sortes d’exactions, d’après ce que je comprends. Ce qui est certain, c’est que le régime militaire de Birmanie n’est pas populaire dans l’État Shan. Il n’y a aucune police, aucune présence de l’État, aucun service du gouvernement dans les collines où on se trouve. L’État birman ne leur apporte aucun bénéfice. Que de gros soucis.

On a vu un reportage, dans le Courrier international, révélant que les agriculteurs se sont remis à la culture du pavot sous la pression des militaires. La région serait le deuxième producteur mondial d’opium et d’héroïne, après l’Afghanistan. Les militaires encourageraient les fermiers à cultiver le pavot pour financer leur lutte contre les guérillas qui fleurissent un peu partout en Birmanie.

Jusqu’à 85 % des hommes seraient accros à l’héroïne dans certains villages. Ici, c’est plutôt le whisky.

« Regarde, les étoiles bougent », a dit Than, en titubant, les yeux levés vers le ciel, à la fin de la soirée.

Les étoiles bougent, Than ? Ce sont plutôt les nuages qu’on voit défiler devant la pleine lune.

Nous avons dormi collés comme des sardines tous les quatre, sur un matelas de bambou, Isabelle, Marianne, Émilie et moi. Il faisait froid. Le lit était dur. Je n’ai jamais été aussi heureux après avoir aussi mal dormi.

Crédits photos: RueFrontenac.com

Photo 1: Des fermières nous souhaitent la bienvenue chez elles. Photos Marco Fortier

Photo 2: Un bébé nous observe sur son balcon.

Photo 3: Jamais je n’oublierai le regard de cette jeune fille.

Photo 4: Nos hôtes nous concoctent un repas dans la hutte de bambou.

Photo 5: Festin dans la hutte de bambou.

Photo 6: Des enfants jouent avec un buffle dans la campagne.


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