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HANOI, Vietnam
Ce pays me bouscule, m’agresse, me casse les oreilles,
me sort de ma zone de confort. Mais je ne suis pas pressé de le quitter. On est toujours déstabilisé en débarquant
dans un pays inconnu, même après cinq mois sur la route en Asie. Le
choc a été brutal au Vietnam.
Il y a trop de monde dans ce pays. Trop
de motos. Trop de klaxons. Trop de vroum-vroum. Trop de boum-boum. Trop
de télés qui jouent à tue-tête. Mon pays, ce n’est pas un pays, c’est le
vacarme, chanterait sans doute Gilles Vi Nguyen, s’il existait. Nous sommes arrivés à Hanoi en pleins
préparatifs de la fête du Têt, le Nouvel an vietnamien. C’était
surréaliste. Comme la veille de Noël à la puissance 1000.
Les trois millions de motos d’Hanoi —
pour six millions d’habitants — fonçaient à toute allure dans les
ruelles étroites de la capitale pour aller acheter des cadeaux, des
bonbons, de l’encens, des lanternes porte-bonheur, des fleurs et surtout
des litres et des litres de whisky, de scotch, de bière et d’alcool de
riz.
On voyait des familles de trois, quatre,
cinq personnes perchées sur une moto. Plusieurs transportaient un arbre à
kumquat, petit fruit semblable à la clémentine. L’arbre à kumquat est
comme le sapin de Noël du Vietnam. Il décore les maisons durant le temps
des Fêtes.
Chaque centimètre carré de chaussée était
pris d’assaut par la marée motorisée qui se ruait vers la fête. Et
nous, il fallait bien qu’on traverse les rues à pied, avec nos sacs à
dos. Mais comment ? Sans feux de circulation, sans panneaux d’arrêt,
sans traverses pour piétons... Au fil des jours, on a appris à faire
comme les Vietnamiens. Pour traverser les rues, on fend le flot de
véhicules lentement, sans gestes brusques, comme un canot glisse sur
l’eau. Par miracle, les motos nous contournent, nous évitent, sans
jamais nous toucher.
Ah oui, une fois, quelqu’un m’a touché.
Mais je ne m’en suis pas rendu compte. Mon sac en bandoulière était
ouvert. Mon portefeuille avait disparu. Moi qui croyais que ça
n’arrivait qu’aux autres. J’ai tout perdu, cartes de crédit, cartes de
guichet, carte soleil, permis de conduire.
Bing bang boum
La bonne nouvelle, c’est qu’on peut
conduire sans permis ici. En tout cas, j’ai loué des motos sans que
personne ne me demande jamais mon permis. Ni ma carte de crédit,
d’ailleurs.
Vous voulez une moto ? Vous demandez à la
madame qui vend des fruits et de l’eau à côté de votre hôtel. Elle va
vous prêter sa moto pour la journée en échange d’une somme
considérable : 5 $.
Attention, vous devez avoir le cœur
solide pour prendre la route. Mon ami Dédé, qui adore les derbys de
démolition, serait content ici. J’ai vu trois collisions de motos se
produire sous mes yeux, dont deux graves. Bang ! Vous savez ce qu’ils font, les
Vietnamiens, quand ça fait bing bang boum ? Ils foncent vers les lieux
de l’accident et regardent les blessés, par terre. Ils attendent. En
chuchotant, une main sur la bouche.
La plupart du temps, il n’y a pas
d’ambulance dans les villages. Et les gens n’appellent jamais la police
dans ce pays. Jamais. En aucune circonstance. Tout sauf la police.
L’autre soir, bing bang boum au coin de
la rue où on se trouvait, dans une petite ville du centre du pays. Cinq
minutes ont passé, puis 10 minutes. Aucuns secours. Deux motos en pièces
détachées. Quatre corps inertes. Tout à coup, des parents ou amis d’un
des blessés arrivent en hurlant, ramassent l’amoché, l’assoient en
équilibre précaire sur une moto et filent à trois sur leur monture, sans
casque, dans la nuit noire, vers une clinique médicale, quelque part.
Vingt minutes plus tard, un des blessés
n’avait pas été réclamé. « Il est peut-être mort », m’a dit une passante
qui baragouinait l’anglais.
Il est peut-être mort. Peut-être que oui,
peut-être que non. On a appris le lendemain qu’il s’agissait d’une
jeune femme. Elle n’était pas morte. Elle était défigurée.
Ce pays me bouscule, m’agresse, me sort
de ma zone de confort. Pour le pire et surtout pour le meilleur, vous
verrez.
Photo 1: Étalage de friandises à Hanoi la veille de la fête du Têt. Photo Rue
Frontenac. Photo 2: Lanternes et autres décorations pour orner les maisons au Têt. Photo
Rue Frontenac. Photo 3: Il faut avoir les nerfs solides pour conduire une moto au Vietnam. Photo
Rue Frontenac.
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